Un drôle de roman, très original, déroutant; en fait, plus une réflexion philosophique sur le temps et la passé. Il y a là du Pessoa, du Svevo, du Cioran, du Sebald, peut-être aussi du Pfeijffer à cause de l’ironie. Un mystérieux personnage, GAUSTINE, dont on ne sait pas s’il est réel ou fictif, imagine qu’on peut retrouver son passé. Il crée une clinique où les patients, grâce à la reconstitution de chambres d’autres époques, peuvent replonger dans l’époque favorite de leur vie. A partir de là, Gospodinov (ou Gaustine), applique le même principe aux États membres de l’Union européenne. Il conçoit l’idée d’un référendum à travers tous les pays de l’Union, demandant aux citoyens quelle est leur période historique (récente) la plus chérie qu’ils aimeraient reproduire dans le futur. Ce qui permet à l’auteur de parler des caractéristiques des différents Etats, défilant dans un fascinant miroir des souvenirs. C’est décoiffant. Gospodinov invente le concept de Vremeoubejizhtche, un néologisme qui associe temps et asile ou refuge. C’est d’ailleurs le titre du livre en bulgare ; le traducteur n’a pas osé le garder pour le titre en français ce qui aurait donné abritemps. (NB : le titre en anglais est Time Shelter ; sheltering from time and sheltering within time !) ) Qui dit temps et passé dit aussi oubli ; Gospodinov est obsédé par l’oubli et Alzheimer. Le roman se lit bien, est souvent drôle, parfois un peu difficile à suivre, car l’auteur nous emmène dans les replis cachés de son cerveau et de son imagination. Lorsque je l’ai refeuilleté après la fin de lecture, j’ai été frappé de voir des choses que je n’avais pas saisies d’emblée.
Ce n’est pas une œuvre qui se résume. Voici un certain nombre de passages et citations qui interpellent :
- Sur la façon dont l’instant ou le quotidien se transforme en histoire, il cite le poète Auden qui note dans son journal intime le 1er septembre 1939 : « Me suis réveillé avec la migraine après une nuit de cauchemars dans lesquels C. me trompait. Les journaux rapportent que l’Allemagne a attaqué le Pologne. » Cela donne ceci dans un poème sur le 1er septembre 1939 :
I sit in one of our dives
On Fifty-Second Street
Uncertain and Afraid…
- La géographie de l’âge : Pour l’auteur, Zurich est une ville pour la vieillesse (et même la mort ; la Suisse accueille beaucoup de gens qui souhaitent une euthanasie). Paris, Berlin, Amsterdam (et NY) sont des villes pour la jeunesse ; comme Madrid et Barcelone et Rome sont des villes pour ceux qui ne veulent pas encore vieillir ; Vienne et Bruxelles sont des villes pour la maturité. A noter que Zurich est aussi la ville où ont eu lieu deux découvertes liées au temps : la Théorie de la relativité d’Einstein et La Montagne magique de Thomas Mann.
- Les histoires qui se sont produites se ressemblent toutes ; les histoires qui ne se sont pas produites ne se sont pas produites chacune à sa façon.
- Il y a beaucoup de monstres dans l’histoire et les mythes. Il y a un monstre qui a survécu, la vieillesse : un combat perdu d’avance, sans éclat, sans feux d’artifice, sans épées…, sans espoir… souvent accompagnée de la perte de la mémoire… quand l’électricité s’éteint dans le corps.
- L’Odyssée, livre d’aventures, livre sur la quête du père, et surtout livre sur le retour au passé ; Ithaque et Pénélope sont le passé. La nostalgie est le vent qui gonfle les voiles d’Ulysse.
- Constamment, nous fabriquons du passé. Nous avalons du temps et produisons du passé. Même la mort n’est pas une solution. La passé de l’homme reste.
- Or, le virus du passé se propage parfois ; le passé est contagieux. Allemagne Über Alles, la Hongrie aux Hongrois, la Bulgarie des trois mers… (on peut continuer la liste, America first, la grande Serbie, le grand Israël….) Le temps de haïr est revenu. Le choix d’une Europe du passé parce que celle de l’avenir semble impossible.
- Sur le BREXIT : les Anglais ont choisi Robinson Crusoé et Defoe avec son île autarcique, plutôt que John Donne (XVIIe siècle) et son fameux poème :
No man is an island, entire of itself;
Every man is a piece of the Continent and part of the main;
If a Clot be washed away by the Sea, Europe is the less …
- Sur le manque de communication et le silence : A un moment donné, tu gardes le silence. Et plus le temps passe, moins il t’est possible de poursuivre la conversation. C’est simple, le silence engendre le silence. Au début, il y a toujours un moment où on a envie de dire quelque chose, voire de l’exprimer en son for intérieur, on prend une inspiration, on ouvre la bouche, ensuite on fait un geste de la main et on ferme la porte de l’intérieur.
- Sur le bonheur : Le bonheur dure aussi peu que du lait au soleil, qu’une mouche en hiver, et qu’un crocus au début du printemps. Son dos est aussi fragile que celui d’une libellule. Ce n’est pas une jument à enfourcher pour galoper au loin. Ce n’est pas une pierre angulaire sur laquelle bâtir une Église ou un État.
JC 6 novembre 23
From the excellent Book Review by Patrick McGuinness (The Guardian, 20/05/22), a few quotes:
Life behind the Iron Curtain was an education in a certain kind of humour: dark, unsentimental, and absurd… My favourite joke Under communism, the future is always certain; it’s the past that keeps changing.
A Romanian patient finds solace in remembering not what he experienced but what he fantasised about: a life in the US. Nostalgia is not about what you had, but a memory of what you wanted: a backdated cheque from a nonexistent bank that somehow always pays out.
The book was written between the BREXIT referendum and the Russian invasion of Ukraine, both of which represent, in their own ways, the weaponisation of nostalgia and the selection of particular eras in the time clinic of the not-so-new world order?
On national stereotypes: If Scandinavia couldn’t decide which of its happy periods to choose, Romania was also racked by doubt, but for opposite reasons.