Jim’s Reading Corner is a reading list to stimulate debate in which our Secretary-General Jim Cloos analyses and reviews books of interest to Europe. From the unique perspective of a lifetime EU practitioner, Jim gives his comment on books, articles, long-reads, and more – and tackles the leading issues of the day. Today’s book, reviewed in FRENCH is “Nous, l’Europe: Banquet des Peuples”, by Laurent Gaudé.
Un poème épique en vers libre sur l’Europe : en soi, c’est déjà un événement à saluer. Il est peu commun de voir l’intégration européenne comme une épopée. Les négociations de Bruxelles découragent l’exaltation et les envolées lyriques. Et pourtant… Gaudé, en plaçant cette intégration dans son contexte historique, en laisse percevoir la grandeur. Une grandeur prosaïque, certes, car on a bien vu où ont mené les rêves de grandeur et de domination du passé. Peut-être trop raisonnable, trop prosaïque, trop élitiste ? C’est ce que pense Gaudé qui veut souffler sur les braises de l’utopie d’une Europe unie dans la diversité qui a illuminé les écrits de grands Européens à travers les siècles. Il cite Victor Hugo, dans un discours au congrès de la Paix de Paris de 1849 : « Un jour viendra où vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure et vous constituerez la fraternité européenne ». Il se réfère aussi à Camus qui, en pleine guerre mondiale, a écrit : « Notre Europe est une aventure commune que nous continuerons de faire, malgré vous, dans le vent de l’intelligence ».
Quel Européen convaincu serait contre une si belle ambition ? La difficulté, comme souvent, est dans le « comment ? ». Comment marier l’idéal et la réalité, la vision et le concret, l’émotionnel et l’opérationnel ? Gaudé a raison de faire rêver les Européens. À condition de donner à cet élan une traduction adéquate sur le terrain. Nous connaissons tous le phénomène des discours du dimanche de politiciens qui ne sont pas suivis d’effets ni de lendemains. Les grands mots ne suffisent pas ; encore faut-il mettre les mains dans le cambouis. Et accepter que la vie de tous les jours se décline en prose plus qu’en poésie. Gaudé l’a bien compris quand il écrit : « L’Europe, avec sa lenteur, ses débats, la nécessité permanente de trouver un accord, son art du compromis pour éviter la paralysie, est le laboratoire de ce que les hommes vont devoir faire de plus en plus souvent lorsqu’ils voudront réfléchir à l’échelle de la Terre et de son écosystème ».
Il a cent fois raison. Mais il tombe lui-même un tout petit peu dans le travers de prendre la méthode pour le tout, surtout dans le dernier chapitre, en accusant l’Europe de devenir « un grand corps vide », en ressortant les vieux clichés sur une Europe « désincarnée » ? Est-elle désincarnée quand elle assure la paix et la réconciliation entre États autrefois ennemis ? Ou quand elle ouvre les frontières ? Intègre en son sein les pays du sud libérés du joug de dictatures de droite, ou les pays d’Europe centrale et orientale qui n’auraient jamais dû être séparés de l’Europe par un rideau de fer ? Quand elle permet, grâce à ERASME, à des milliers de jeunes d’aller chaque année apprendre dans un autre pays de l’Union européenne (UE) ? Aide les agriculteurs à vivre de leur travail ? Ou organise l’achat groupé de vaccins pour tous ? Quand elle donne 54 % de l’aide mondiale au développement ? Pour réaliser ces nobles objectifs, il faut adopter des règles, créer des structures, trouver des financements, bref faire des choses qui dans nos démocraties requièrent d’interminables palabres, des arbitrages difficiles, des négociations ardues. On reproche souvent à l’Europe ce que les Anglais appellent le « muddling through », c’est-à-dire vivre d’expédients, improviser, se débrouiller. Mais l’alternative c’est quoi ? Le Blitzkrieg ? Le Diktat ? L’écrasement des petites nations ? On ne peut pas dissocier l’objectif et les moyens.
Cela va bien sûr dans les deux sens. Une approche trop technocratique et trop mécanique, s’épuisant dans des petits jeux à Bruxelles, n’est pas non plus la meilleure façon d’intéresser les citoyens à l’Europe. Oui, il faut se remémorer les grands principes de ce qui nous meut (et émeut), les idéaux qui nous inspirent, les valeurs qui nous animent. Force est de reconnaître que tant à Bruxelles que dans les capitales, la communication laisse à désirer, et c’est un euphémisme. On entend surtout les extrêmes, ceux qui conspuent l’Europe parce qu’elle est trop supranationale, et ceux, de l’autre côté du spectre, qui ne cessent de la critiquer parce qu’elle n’est pas les États-Unis d’Europe et ne se conduit pas en État. William Butler Yeats a écrit dans les années 1930 un très beau poème auquel je pense souvent dans ce contexte : « The Second Coming » :
Things fall apart; the centre cannot hold;
Mere anarchy is loosed upon the world,
The blood-dimmed tide is loosed, and everywhere
The ceremony of innocence is drowned;
The best lack all conviction, while the worst
Are full of passionate intensity. [1]
Ceux qui disent qu’on ne peut pas tomber amoureux d’un marché unique ou d’un groupe de travail de Bruxelles ont raison. Mais il n’est pas interdit de parler avec passion d’une Europe qui, par des méthodes « ennuyeuses », a surmonté des inimitiés vieilles de plusieurs siècles, ouvert les esprits, prôné un humanisme moderne. Et cela dans un esprit de justice, d’égalité entre États, de respect du droit et de solidarité remarquable.
Dans son introduction, Gaudé fait une remarque intéressante sur le contexte international : « Est-ce que nous ne pouvons penser notre construction européenne que dans le cadre d’un translatio imperii ? Après une période d’éclipse de notre influence, les pays européens auraient trouvé – à travers la construction européenne – une structure politique qui leur permettrait d’être plus imposants, de rivaliser à nouveau avec les plus grands, de “retrouver leur rang” ? Nous méritons des rêves plus hauts et des passions plus folles ».
Il pose ici les termes d’un dilemme auquel est confrontée l’UE aujourd’hui. Elle doit être un instrument de pouvoir des Européens dans un monde peuplé non pas de bisounours, comme on l’avait pensé à tort à l’époque de l’illusion d’une fin de l’histoire, mais de dinosaures souvent méchants. D’où le débat actuel sur l’autonomie stratégique qui est un débat nécessaire. L’Europe doit augmenter ses moyens, y compris militaires, se donner des instruments autonomes de défense dans les domaines économique et du commerce, devenir plus ferme dans la défense de ses intérêts. Mais cela comporte le risque que Gaudé décrit très bien. Voulons-nous redevenir une puissance à l’ancienne ? Oublier ce qui fait l’ADN de la construction européenne ? Ce serait une perte pour l’Europe et pour l’humanité. Oui, nous méritons des rêves plus hauts et des passions plus folles, je suis cent fois d’accord avec l’auteur. Reste à savoir comment concrètement résoudre ce dilemme. Cela ne sera pas facile et, n’en déplaise aux adeptes du « il n’y a qu’à », il n’y aura pas de solution miracle et « pure ».
Le texte de Gaudé est poétique, fort et exaltant. Il a réussi un véritable tour de force, faisant renaître devant nos yeux les grandes étapes du devenir européen depuis le début du XIXe siècle : la révolution industrielle qui a libéré des forces inouïes, les élans de liberté de 1848 à travers toute l’Europe, de Palerme à Budapest et Varsovie en passant par Paris, les dérives de l’impérialisme et du colonialisme, puis la guerre de 1914, l’exubérance des années 1920 (les roaring twenties), la marche vers l’abîme du nazisme et du stalinisme, et de nouveau la guerre, puis la renaissance pacifique européenne qui conduit à un changement radical de paradigme. Il n’est pas possible ni d’ailleurs souhaitable de résumer un texte de cette nature ; il faut le lire dans son ensemble. Voici simplement quelques réflexions rapides qu’il inspire :
- La révolution industrielle a transformé l’Europe et a été à la base de son essor prodigieux. En même temps, elle fut accompagnée de beaucoup de souffrances, d’aliénation, et d’excès. Et elle a planté les semences des dérives modernes mettant en danger le climat et la survie de la planète.
- 1848, avec les mouvements de liberté à travers l’Europe, fut un moment historique vraiment européen. Le nationalisme, à cause des dérives ultérieures, a mauvaise presse aujourd’hui, mais à l’époque le nationalisme était un facteur de libération par rapport aux empires et aux autocraties. L’intégration européenne des années 50 a été une tentative réussie de s’éloigner du nationalisme agressif, nocif et impérialiste ; dans un sens, on a retrouvé l’esprit de 1848. L’UE n’est pas une remise en cause des identités nationales ni une entrave à la défense des intérêts nationaux. C’est une façon intelligente de défendre ceux-ci ensemble, dans la coopération et une saine compétition. L’UE est une union d’États et de peuples, avec un Conseil européen et un Conseil où négocient les représentants des États membres, un Parlement européen directement élu, la Commission, une institution indépendante qui défend l’intérêt commun et fait des propositions, et une Cour de Justice européenne qui dit le droit dans les domaines où les États membres ont consenti à l’exercice en commun de souveraineté. C’est une construction admirable.
- L’Europe comme projet de paix ne parle plus vraiment aux jeunes générations puisqu’elles n’ont jamais connu la guerre. Il faut leur faire lire les pages que Gaudé consacre aux deux grandes guerres mondiales qui sont parties de l’Europe. Cela les rendra peut-être un peu plus indulgentes par rapport aux défauts de la construction européenne d’aujourd’hui. Et qui sait, les incitera à surmonter l’indifférence par rapport à l’UE et à se mobiliser pour la réinventer. Comme l’a dit si joliment Goethe : « Was du ererbt von deinen Vätern, erwirb es, um es zu besitzen.“[2]
- Fonder la réconciliation entre Européen sur le charbon et l’acier au début des années 1950 (création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, traité de Paris) a été un coup de génie. Pourquoi ? Mais parce qu’il s’agit des ingrédients nécessaires pour faire la guerre. Les gérer en commun à travers une organisation commune rend la guerre tout simplement impossible entre les États membres.
- Les Européens, dans leurs interactions avec le monde, ont souvent un mot à la bouche, les ‘valeurs européennes’. La question est de savoir lesquelles ? Celles d’avant 1945 ou celles d’après 1945 ? Il faut faire preuve d’un peu de modestie. Ce qui n’empêche pas d’être fiers de ce que les Européens, avec, il faut le rappeler, l’aide des administrations américaines éclairées de l’après-guerre, ont réussi à faire de leur continent et qui peut en effet servir d’inspiration à travers le monde.
Pour conclure : le livre de Gaudé est à mettre d’urgence entre les mains des citoyens européens et surtout des jeunes. Pour apprendre ou se remémorer l’histoire. Pour se laisser submerger par la richesse et le dynamisme de l’Europe à travers les siècles. Pour devenir lucides sur les dérives sanglantes d’un continent autrefois en proie aux rêves de grandeur et de domination ; plus jamais ça ! Pour mieux comprendre d’où vient l’UE et pourquoi. Et pourquoi pas, pour construire le grand banquet de la fraternité, de la poésie, et de l’exubérance que Gaudé appelle de ses vœux. Oui, il faut ré-enchanter l’Europe. Surmonter la fatigue, l’indifférence, le cynisme que dénonce à juste titre Gaudé, brasser les idées et innover. Mais faisons-le sans oublier que pour avoir un banquet réussi il faut des gens qui installent les tables, mettent des nappes, apportent les boissons et la nourriture. Peler les patates pour faire des frites[3] n’est pas en soi exaltant, mais le faire pour réussir un banquet l’est quelque part. Ceux qui ne sont jamais prêts à mettre la main à la besogne sont souvent les premiers à se plaindre quand quelque chose ne va pas comme ils le souhaitent. C’est la même chose en démocratie. Il n’y a pas, dans une société, que des droits et des banquets de bombance et l’assistance de la sécurité sociale ; il y a aussi des devoirs et une obligation de participer aux œuvres de la société. Cela, on semble un peu l’oublier de nos jours. On peut dire la même chose des réunions de Bruxelles. Il peut être frustrant de passer une nuit ou plusieurs nuits dans une salle où les chefs d’État ou de gouvernement ou les ministres des 27 s’étripent sur les mots, se bagarrent sur les chiffres et parfois font preuve de petitesse. Mais quand, à la fin de ces réunions, émerge un accord sur la création d’un Fonds de 750 milliards d’euros pour lutter contre les effets de la COVID-19, ou sur un paquet de sanctions contre une Russie qui retourne à ses pires excès, on peut ressentir de la fierté et même de l’exaltation. L’élan des peuples que conjure Gaudé est une bonne chose, mais encore faut-il le relier à des politiques et des décisions qui font avancer la cause commune.
Je reformule donc ma phrase initiale de ce paragraphe. Oui, il faut remettre le livre de Gaudé entre les mains des Européens, mais peut-être l’accompagner d’un petit rappel très simple : la poésie est belle, la poésie est indispensable, mais il faut aussi de la prose. Des critiques et des propositions. De l’ardeur et de la sueur. Le verbe et l’action. La solidarité et la responsabilité. La liberté et les règles. La colère[4] et la volonté d’agir.
[1] Les choses s’effondrent ; le centre ne peut pas tenir ;
L’anarchie pure est déchaînée sur le monde,
La marée ensanglantée se déchaîne, et partout
La cérémonie de l’innocence est noyée ;Les meilleurs manquent de conviction, tandis que les piresIls sont pleins d’intensité passionnée.
[2] Ce dont tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder.
[3] Je suis désolé de cette image, mais je vis depuis près de 40 ans à Bruxelles, alors…
[4] J’ai toujours été un peu mal à l’aise face à Stéphane Hessel et son « Indignez-vous ». En France, faire preuve d’indignation et de colère est un peu un sport national. Mais trop souvent, ces mouvements d’humeur ne sont pas le premier stade d’une action positive, mais plutôt une façon de dire que les gouvernants sont des imbéciles ou des escrocs et qu’on « en a marre ». Au pire, ils sont avancés pour justifier l’injustifiable, prendre la société en otage, casser, incendier.