Jim’s Reading Corner is a reading list to stimulate debate in which our Secretary-General Jim Cloos analyses and reviews books of interest to Europe. From the unique perspective of a lifetime EU practitioner, Jim gives his comment on books, articles, long-reads, and more – and tackles the leading issues of the day. Today’s book is “Le Mage du Kremlin”, by Giuliano da Empoli.
Ce livre a beaucoup fait parler de lui depuis sa publication. A juste titre : il s’agit d’une excursion fascinante dans le cerveau de Poutine et de ses acolytes.
Le narrateur est un étudiant qui vit en Russie et qui est intrigué par un post sur le net avec une citation de l’œuvre de Zamiatine, « Nous », publié dans les années 20. Il y réagit, et peu de temps après l’auteur du post le contacte en vue d’une rencontre. Son nom est Vadim Baranov, un ex-conseiller de Poutine modelé sur le personnage réel de Vladislav Sourkov, l’éminence grise du Kremlin jusqu’en 2013. « Nous » est une dystopie sur une société guidée par la logique froide et l’efficacité ; Zamiatine semble s’adresser à nous, qui vivons cent ans plus tard dans un monde régi par les algorithmes. Ce monde est d’une transparence aveuglante, du moins en apparence : « Entre nos murs transparents comme tissés d’air étincelant, nous vivons à la vue de tous, toujours inondés de lumière….cela allège le travail noble et pénible des Gardiens. Sans quoi, qui sait ce qui pourrait arriver ! ». Transparence peut-être, mais à sens unique : dans la Russie de Poutine la curiosité est proscrite et le citoyen n’a pas intérêt à mettre son nez dans les affaires politiques.
Baranov raconte au narrateur les années Eltsine avec leur cortège de privatisations abusives, de liberté chaotique, et d’une horizontalité jamais connue dans la longue histoire russe. Puis celle de l’arrivée au pouvoir d’un obscur apparatchik, appelé à régner par les oligarques, confiants de pouvoir manipuler leur créature. Ils déchanteront vite : le nouveau maître du Kremlin n’a aucune intention de partager le pouvoir avec qui que ce soit. Il joue à merveille sur la soif des Russes pour l’ordre et un retour à la verticalité du pouvoir. Dans cette entreprise il s’attache les services de Baranov, jeune metteur en scène et producteur de télé-réalité. Baranov est fasciné par les rouages du pouvoir. Il y a dans sa démarche une part de jeu. Il voit bien le côté sombre de ce monde qu’il aide à façonner sans état d’âme. Il se souvient de son grand-père, homme d’un esprit indépendant, qui se crée son propre univers après la révolution. Contrairement à son fils, le père de Baranov, qui se coule dans le moule soviétique et devient un fidèle apparatchik du pouvoir ; ce qui lui vaut ce commentaire assassin de son père : « Tu sais que les fonctionnaires du Parti se divisent en deux catégories, n’est-ce pas ? Les bons à rien, et les prêts à tout. »
Da Empoli nous livre une méditation sur le pouvoir digne du « Prince » de Machiavel, dans un style sobre, fluide, et efficace. Il s’agit certes d’une fiction, mais d’une fiction fondée entièrement sur des faits réels. Et les dialogues entre les protagonistes qui sont évidemment fictifs sont construits sur base d’arguments et de citations venant de Poutine et de son entourage. Poutine entreprend très vite de réhabiliter les grands moments de l’histoire russe, y compris la période soviétique. Il essaie de recréer une mythologie composée de héros réels ou imaginaires et de mythes fondateurs. Il sait qu’en Russie, historiquement, c’est le tsar qui déteint les clés de la vaste prison qu’est le pays (l’expression est du « Voyage en Russie » de Custine). « S’appuyer sur les passions populaires ne sert à rien ; celui qui gagne fonde son pouvoir sur la Cour… C’est pourquoi le meilleur moyen est l’adulation, pas le talent, le silence, pas l’éloquence. Seul le privilège compte, la proximité du pouvoir ».
Les oligarques des années 90 ont pensé pendant un temps que l’argent acquis en un temps record grâce à l’Etat de Eltsine conduirait à un changement de paradigme, et que ce serait désormais eux qui contrôleraient le pouvoir et l’État. Il est vrai que Berezovsky et ses copains ont réussi à faire réélire une deuxième fois un Eltsine à moitié mort, puis à installer dans le Kremlin son successeur, l’obscur Vladimir Poutine. Mais celui-ci leur montre très vite que l’analyse de Custine reste valable en Russie. Les oligarques ont le droit de ‘enrichir de façon scandaleuse, mais il n’est pas question de leur laisser les clés du pouvoir. Berezovsky, dont Da Empoli brosse un tableau fascinant, tarde à comprendre ce retour à l’ancien mode et finira par tomber en disgrâce, avant de se suicider. Khodorkovski finira par passer une dizaine d’année derrière les barreaux avant de retrouver la liberté et l’exil.
Poutine n’apparaît dans le roman qu’à la page 90, lors d’une rencontre avec Baranov qu’organise Berezovsky, mais c’est pour ensuite occuper résolument le devant de la scène. Il ne paie pas de mine, et écoute surtout quand Berezovsky lui « offre » le pouvoir. Mais Baranov remarque son regard d’acier et un discret sourire en coin quand Berezovsky s’extasie sur leur future collaboration. Peu de tems après, le futur ‘tsar’ voit Baranov sans son mentor, autour d’un bol de ‘kasha’ ! Il est accompagné d’Igor Setchine, son secrétaire particulier qui jouera un rôle clé par la suite. Le ton change radicalement. Poutine est clair : il veut un retour à la verticalité du pouvoir, mais un pouvoir ‘calé à terre’, appliqué à un cas concret. « Mais quoi ?, demande Baranov, on ne sait pas ce qui peut arriver. » Il aura sa réponse peu de temps après : les attentats meurtriers à Moscou en 2000, attribués aux Tchétchènes. Baranov repense alors à une phrase que Poutine avait lâchée lors de leur discussion : « Faites-moi confiance, les imprévus sont toujours le fruit de l’incompétence. » On ne saura sans doute jamais qui était vraiment derrière les attentats. Pour Poutine en tout cas « c’est notre 11 septembre ». Il se meut d’emblée en chef de guerre et l’homme de l’ordre. Avec un langage crû : « Nous frapperons les terroristes où qu’ils se cachent…. jusque dans les chiottes. » Le ton est donné. On connaît la suite.
Peu de temps après intervient le drame du sous-marin qui ébranle Poutine, peu enclin à l’empathie. Berezovsky utilise la télévision publique pour couvrir l’événement et admonester son poulain. Grave erreur. Poutine laisse passer l’orage, puis demande à Baranov (Sourkine) de virer Berezovsky de la télévision. Cela se passe sans encombre, par un simple coup de fil. Il faut dire que Berezovsky avait commis un autre crime de lèse-majesté en se mêlant de la politique ukrainienne et en y soutenant l’opposition.
Très vite, Poutine prend la main et réinstaure la primauté absolue de la politique sur toutes les autres considérations. Le public russe suit, massivement. La guerre brutale en Tchétchénie rallie le pays derrière le nouveau ‘Vojd’ (leader pour ne pas utiliser un terme allemand). Le contrôle interne s’accentue, les espaces de liberté diminuent au fil des années. Poutine instrumentalise des personnages sulfureux comme Limonov, fondateur de parti national-bolchévique, ou les motard Zaldostanov. A ce sujet, Baranov remarque avec ironie : « J’ai pu constater à plusieurs reprises que les rebelles les plus féroces sont parmi les sujets les plus sensibles à la pompe du pouvoir. Et plus ils grognent quand ils sont devant la porte, plus ils glapissent de joie une fois passé le seuil. » (Page 181) On parle de ‘démocratie souveraine’. Kasparov, qui s’oppose au régime, donne sa version de ce concept : « Aux échecs, les règles restent les mêmes, mais le vainqueur change tout e temps. Dans notre démocratie souveraine, les règles changent, mais le vainqueur est toujours le même. » (191)
Sur le plan extérieur, Poutine s’éloigne peu à peu de l’Occident, surtout après son discours programmatique de Munich (à la conférence Wehrkunde) en 2007. Il dénonce les ‘dérives internes’ de la société occidentale et se plaint de l’encerclement de la Russie’ et du projet d’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine et la Géorgie. Il n’hésite pas à intimider Madame Merkel lors d’une rencontre en la laissant seule dans la pièce avec son labrador (elle a peur des chiens). Il encourage Baranov à rencontrer Prigojine (le leader actuel du groupe WAGNER), ancien taulard, qui est en train de créer une usine de trolls pour miner la société occidentale. A cet effet, il a recruté un brillantissime jeune universitaire qui connait tout sur la vie politique en Occident. Ce qui donne lieu à une scène croustillante quand Baranov visite l’endroit où ils sont installés. Il prend de côté Prigojine et lui dit : « Vous êtes devenus fous ? On n’a pas besoin d’un type pareil avec ses connaissances de la vie politique… Réfléchis, Evgueny : les Occidentaux ne s’intéressent plus à la politique. Si nous voulons attirer leur attention, nous devons parler de tout sauf de politique…. Il y en a quelqu’un qui est contre les vaccins ; un autre contre les chasseurs ou les écologistes ou les Noirs ou les Blancs. Peu importe. L’essentiel est que chacun ait quelque chose qui lui tienne à cœur et quelqu’un qui le fasse enrager…. Nous n’avons pas de préférence…. Nous tordons le fil de fer d’un côté, et nous le tordons de l’autre. Jusqu’à ce qu’il casse. » « Et si on nous attrape, dit Prigojine ? Ce sera le moment de notre triomphe… ils deviendront fous, ils ne comprendront plus rien… la seule chose qu’ils comprendront est que nous sommes rentrés dans leur cerveau et que nous jouons avec leurs circuits neuronaux comme si c’était une de tes machines à sous. » (Page 220)
Baranov utilise aussi la recherche de psychologues sur le comportement des gens confrontés à des choix difficiles : « Quand tout va mal, que fait l’homme ? Il joue la prudence ? Pas du tout, il joue le tout pour le tout… la révolution de 1917, les nazis, sont nés comme cela : une majorité de personnes a préféré se jeter dans l’inconnu plutôt que de continuer à vivre comme avant… En Occident l’horizon es bouché. La situation leur échappe. Ils sont prêts à faire les choix les plus absurdes. Notre devoir set simplement de les aider. » (Page 217).
Je terminerai avec une dernière citation révélatrice de Baranov sur le pouvoir : « Le virus du Covid a été une répétition générale… désormais la course se fera entre l’événement et le pouvoir. Et étant que le premier coïncide avec la possibilité toujours ouverte de l’apocalypse, nous serons tous obligés de choisir le second…et nous allons vers un pouvoir de type nouveau, avec la surveillance électronique, les drones, m’intelligence artificielle. Seule une bande de Californiens défoncés au LSD pouvaient être assez débiles pour imaginer qu’un instrument inventé par des militaires se transformerait en outil d’émancipation… » (page 271)
La lecture du livre est passionnante mais aussi glaçante. Il nous ouvre les yeux sur un pouvoir maléfique et hostile. Dans ce sens il invite à la lucidité. Mais il ne faut pas non plus verser dans le défaitisme. Le roman a été terminé avant le déclenchement de la guerre contre l’Ukraine, qui, à beaucoup d’égards, est une conséquence directe des principes qui fondent le pouvoir de Poutine. Or, paradoxalement, ce qui se passe depuis le 24 février, contribuera à démythifier le système de Poutine. Je pense que le château érigé par Poutine s’écroulera tôt ou tard. Le drame qui se joue en Ukraine finira par ouvrir les yeux de l’Occident sur la vraie nature du pouvoir de Poutine. Cela permettra de mieux contrer son action de sape chez nous. Plus la désinformation devient grossière et apparente, moins elle a de l’effet. Du moins en Europe, car sur le plan international, le ressentiment contre l’Occident présent dans beaucoup de régions offre une plateforme à la propagande russe. En même temps, nous avons vu la faiblesse de l’armée russe et le recours aux armes du faible, avec les bombardements indiscriminés contre les villes ukrainiennes. On a toujours tendance chez nous à surestimer les pouvoirs des autocrates. Sur le long terme, la démocratie garde des atouts que n’ont pas les sociétés fermées et brimées.